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Le Chant du Tibet

Kashgar, oasis de l'Asie centrale

11 Août 2009, 17:50pm

Publié par Chris

La journée du 4 avril sent la fin du voyage.
 
Kashgar est au bout de tout. Au bout de la route, au bout de la Chine. Au bord de l'Asie centrale, en équilibre entre deux mondes. Des visages de gavroches à casquette et des faces de dompteurs d'ours peuplent les bas-côtés de la route bordée de deux haies de feuillus bourgeonnants. Durant des heures, je vaque à mon unique occupation : avancer en pensant. Parfois aussi, je pense en avançant. Tout dépend. La nuance est de taille.
De sérieux coups de fatigue ponctuent ma progression sans que la route s'infléchisse. Curieux phénomène. Je vois ma vitesse diminuer de moitié subitement, sans raison.
Plus de jambe, plus d'énergie.

Plus rien.

Et puis, comme par magie, venus de partout et de nulle part, des Ouïghours apparaissent et m'encerclent. Ils tentent de démystifier le fonctionnement du compteur du vélo. De ces moments-là, je ne comprends rien d'autre. Pas une phrase, pas un mot. C'est frustrant pour tout le monde. Seule la route comprend mon language, parfois doux, parfois affreusement  amer quand le vent se fait mon ennemi ou quand après 10 heures d'effort, la ville étape n'apparaît toujours pas dans mon champ de vision et que des rêves de repos ne me quittent plus. 

J'ai tant appris en si peu de temps...

Pour qui arrive de l'est, Kasghar n'apparaît pas brutalement. D'abord, la banlieue étirée sur 4 ou 5 km, puis une vague zone habitée par de vagues bâtiments commerciaux. L'arrivée dans la ville n'est pas idyllique ; elle est un soulagement. Elle signifie que demain je ne pédalerai pas. Pas plus qu'après-demain.
 
Voilà 2700 km parcourus depuis Urumqi et l'expérience la plus troublante depuis bien longtemps me concernant. Voyager dans la vastitude et la solitude permet d'ouvrir son champ des possibles. Le monde est si grand ! Encore faut-il le parcourir pour admettre cette évidence. Le Xinjiang a soutiré toutes mes forces physiques tel un percepteur prélèvant le dernier tiers ; pourtant une énergie nouvelle est née en moi. Je viens de faire l'expérimentation de la pérégrination en solitaire et en sort radicalement différent. N'est-ce pas ceci que je suis venu chercher en chemin ? Une transformation du corps et des pensées par les expériences vécues ? 

Pour la troisième fois en moins d'un an, le rêve de voir la montagne sacrée s'est évanoui.
 
Le Mont Kailash, si cher à mes yeux, gardera encore son secret. Je me remémore à cet instant la phrase de Nabi le professeur de Toksum : 
" Dans la vie, il faut avoir un rêve. Peu importe si tu le réalises un jour ou non, mais ce rêve va te tenir éveillé toute ta vie." 

Apercevoir la montagne est devenu une raison de vivre. Aussi, je prends la décision sur le champ de prolonger la parenthèse que j'ai ouverte dans mon existence voilà déjà plus d'une année pour atteindre cet objectif. J'ai toutes les bonnes raisons de renoncer et de jeter l'éponge. Mais curieusement, le découragement ne m'atteint pas. Par trois fois, la route sacrée s'est refusée à moi. Il en reste une quatrième et dernière : la voie de Lhassa : la voie de l'est !
 
Je suis résolu à me jeter à nouveau sur les pistes tibétaines après un nouveau retour par la case départ. Faut-il être fou ou obstiné au plus haut point pour vouloir repartir de la sorte ? Est-ce que la dimension de ce rêve en vaut la chandelle ? Tous ces efforts ne sont-ils pas démesurés comparés à la vision furtive et unique d'une montagne si loin de tout et égarée au beau millieu d'un plateau stérile et inhospitalié ? Que vais-je chercher là bas finalement ?

A aucune de ces questions, je n'ai de réponse. C'est peut-être pour cela qu'il faut repartir.
Pour apprendre encore, éprouver le monde sous mes pas et sentir battre le coeur de l'humanité au fond de moi.     

   

Kashgar, jour de marché
  

   

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