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Le Chant du Tibet

Troubles au Xinjiang

12 Octobre 2009, 11:12am

Publié par Chris

 

Pas de suspense cette fois.

 

Dès le deuxième jour, à la gare Ouest de Pékin, la tentative de gagner le Tibet sentait déjà le roussi.
Refus catégorique de la guichetière de délivrer le précieux sésame pour Lhassa sans une lettre de permission délivrée par une agence gouvernementale. Régine, ma compagne, entend comme moi, bouche bée, la réponse laconique et sans retour de la femme en tenue bleue :

 

-Non Non Non et Non ! Assène-t-elle d’un ton sentant l’irritation et la fermeté.

 

 

Après l’épisode de la gare, direction l’agence CITS où la longue litanie des interdictions commence.
Le cahier des charges est lourd pour ceux qui se soumettent aux restrictions pour le Tibet : programme incompressible, guide, chauffeur, tarif exorbitant, absence totale de liberté individuelle, permis de circuler obligatoire… La liste est longue. Bien trop longue pour mon désir de liberté. Les nouvelles lois récemment mises en place positionnent chaque touriste comme un espion en puissance qu’il faut surveiller et encadrer. Les rares étrangers présents au Tibet sont tout juste tolérés.

 

L’employé déroule son discours parfaitement rodé sans un accroc. Cela en devient exaspérant. Légèrement provoquant, je fais référence à mon voyage de 2005 réalisé sans permis en faisant mine de m’étonner devant l’amas des nouvelles restrictions d’accès sur le plus haut plateau du monde. L’homme décroche son téléphone. Je réalise qu’il tente de prévenir une autorité extérieure. Je quitte prestement les lieux en bafouillant un « Dzaï Tien ». Quant au projet de faire acheter ses billets par un pékinois, idée caressée par mon esprit rebelle, c’est peine perdue depuis le 1er Mai avec une nouvelle disposition et la délivrance de tickets nominatifs aux étrangers. Difficile de prendre les yeux bridés et de s’exprimer sans accent en chinois en 48 heures…

 

Derniers recours : retenter la route militaire du Xinjiang. Là aussi, l’espoir s’éteindra bien vite. Le jour de notre arrivée au Xinjiang, Urumqi se convulse et entraine avec elle une dure répression des autorités chinoises. 

 

Résumé des événements : 3 septembre. Urumqi. La ville est en ébullition. Une manifestation chinoise s’ébranle dans les rues de la ville en réclamant plus de sécurité de la part du gouvernement face aux agressions à la seringue perpétrées par des extrémistes suite aux violents affrontements interethniques de juillet qui ont fait un nombre de victimes dont personne ne connait le chiffre exact (entre 200 et 600 selon les sources officielles).

Station de bus d'Urumqi réquisitionnée par l'armée chinoise


Photo prise depuis la fenêtre d'un hôtel du quartier sud d'Urumqi.
Les troupes militaires s'apprêtent à investir la ville.


La ville se retrouve paralysée en quelques heures. Un impressionnant déploiement de forces militaires envahit la ville et bloque tous les carrefours. Des brigades anti-émeute s’alignent en s’abritant derrière des murs de boucliers transparents. Stupéfait devant l’ampleur des événements et animé du sentiment de vivre quelque chose de particulier, je photographie les événements, avant de me faire dénoncer par une personne présente à quelques mètres de moi alors que la population, me prenant pour un journaliste étranger, m’apostrophe et m’ensevelit de témoignages passionnels. La tension monte. Rapidement intercepté par une voiture de police, Régine et moi nous retrouvons sur la banquette arrière du véhicule. Bilan : 3 heures de détention au commissariat central d’Urumqi. Nous ne retrouverons la liberté qu’avec une carte mémoire vidée de l’intégralité de son contenu photographique et des « remerciements pour notre coopération ». L’étranger ne doit pas témoigner.


Vision du quartier Ouïghour en septembre 2009 que j'avais découvert si vivant en avril de la même année, à présent vidé de tous ses habitants.


Commerces Ouïghours cadenassés depuis les troubles interethniques


En avril 2009, se tenait à cette même place une longue enfilade de commerces Ouïghours.
Septembre 2009. Il ne reste rien.

Nouvelles constructions destinées au colons chinois.


Photo volée et sous haut risque de ma part. Elle démontre ici toute la tension présente dans la ville d'Urumqi.
Chaque carrefour était surveillé de la sorte par les brigades anti-émeutes déployées en grand nombre durant la semaine du 3 septembre 2009.

 


Tandis que les hélicoptères tournent au-dessus de la ville, nous quittons Urumqi entre deux haies de militaires armés jusqu’aux dents. La ville est devenue vert kaki.

 

Direction Kashgar où la situation est à peine plus enviable. Des convois de camions remplis de militaires circulent 24/24h à travers la ville. La tension est palpable. A différents endroits de la ville, des postes de contrôles permanents scrutent chaque passant : devant la statue de Mao, sur l’esplanade de la mosquée, aux carrefours commerçants… Je n’ose plus photographier de peur de nous retrouver une nouvelle fois au poste pour d’interminables heures d’attente. L’idée même d’aller pédaler à travers le Xinjiang, province en trouble, et le Tibet, province verrouillée, me semble désormais devenue extra-terrestre, illusoire. Irréelle.

 

Photo prise en cachette dans les rues de Kashgar où l'armée rôde en permanence.


Scène surréaliste prise depuis une fenêtre d'hôtel à Kashgar.


Préparation d'une colonne de camions qui s'apprête à sillonner la ville de Kashgar


Ronde militaire au centre de Kashgar. Au fond, la statue géante de Mao.


Spectacle quotidien et permanent à Kashgar.

J’écris ces lignes de France.
La province du Xinjiang est coupée de l’extérieur depuis août. Aucune connexion internet, aucune communication internationale n’est permise. Il y a des régiments partout, des policiers par centaines et des Volunteers Security portant un brassard rouge par dizaines de milliers. Ces volontaires sont chargés de dénoncer tout fait qui pourrait briser l’harmonie et la sécurité publique. Chacun d’entre eux est un policier en puissance. Une paire d’yeux qui observe et reporte chaque fait inhabituel. Le gouvernement entretient un climat de peur en isolant le Xinjiang de l’extérieur pour empêcher la séparatiste Ouïghour autoproclamée en exil aux Etats-Unis de manipuler son peuple.   

 

Je ne m’étendrai pas ici sur les détails politiques ni sur l’étrange vie que mènent les habitants sur place. D’autres journalistes le feront bien mieux que nous. Nous témoignons modestement de la sensation d’avoir vécu dans un pays en état de siège, au bord de l’implosion. Les quartiers Ouïghours rasés, les commerces cadenassés. Ceux-là même que j’avais connus pleins de vie en mars et avril de cette même année.

Où sont passés les gens ? Que sont-ils devenus ?

 

Régine rentre en France le 9 septembre, chargée d’une expérience forte. Je reste seul à Kashgar face à un projet rendu inatteignable par la toute nouvelle donne politique du pays.

 

Le 12 septembre, je tentai une vague incursion sur la route convoitée qui sera vite stoppée. Le cœur n’y était pas du tout. La population est à cran. Je ne comptais plus les accidents rencontrés sur le bitume, signe de l’extrême nervosité des gens, les contrôles d’identité incessants, les disputes qui éclataient autour de moi et se terminaient dans le sang.

 

J’en avais assez vu.

 

La province du Xinjiang est devenue une cocote minute sous pression prête à exploser. Je n’avais plus qu’une idée : vendre mon vélo à Kashgar à n’importe quel prix et rentrer en France.

Pékin s’apprête à fêter le 60ème anniversaire de la République Populaire de Chine. Cela devait être une fête colossale, sauf qu’ici les commémorations prennent des allures de guerre et de démonstrations de force. Les habitants sont invités à rester chez eux. Le moindre déplacement, même piéton, est sévèrement contrôlé. Impossible ne serait-ce que de marcher sur le mauvais bord du trottoir. Etrange sensation de voir les immenses avenues de Pékin vide de tout trafic, vide de vie.

 

La Chine est devenue la 3ème puissance mondiale et entend le faire savoir aux yeux du monde dans une gigantesque démonstration de force minutieusement orchestrée et filmée devant 30 000 spectateurs triés sur le volet.

 

Pour moi, il est temps de mettre entre parenthèse l’espoir de voir le Kailash.
Les 4 derniers voyages asiatiques réalisés en 1 an ont laminé le ressort de ma motivation.

J’ai parcouru près de 4 000 kilomètres à pied et à vélo en quête d’un objectif qui n’a pas été atteint. Deux ans de mon existence à ne penser qu’à ça. Cependant la route, les rencontres et les différentes épreuves furent comme autant d’enseignements qu’aucun livre ne m’aurait jamais révélé. J’ai dû apprendre à faire demi-tour, reconsidérer mes objectifs et finalement remettre à une date inconnue la réalisation de ce rêve fou.    

 

Il est temps pour moi de refermer provisoirement ce blog spécialement créé à l’intention de l’ambitieux projet qui était au départ celui de marcher sur les traces d’Heinrich Harrer, reconverti ensuite en une quête de l’inaccessible : la montagne sacrée et axe du monde, le Kailash.

 

Je remercie chaleureusement tous ceux qui ont soutenu et cru à cette aventure ainsi que tous ceux qui, patiemment, ont suivi les articles de ce blog.

Christophe Tattu 

 

  

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