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Le Chant du Tibet

Heureuse désolation

17 Juillet 2009, 10:07am

Publié par Chris

- Pas d'eau ni d'électricité avant 18h30 ! m'annonce le couple de chinois qui me reçoit à la réception.

Tout comme la ville entière, l'hôtel où je m'arrête est soumis à la loi des restrictions. C'est le propre des zones faiblement desservies par la pluie. Aux abords du Taklamakan, l'eau devient or. Il faudra encore patienter un peu avant de connaitre le bonheur d'une douche.

Je quitte Hotan le lendemain matin à l'aube, l'estomac gargouillant de galettes frites et noyées dans une mixture laitière et de jaunes d'oeuf que deux femmes Ouïghour préparaient sur la rue. Je ressens une grande frustration de ne pouvoir échanger quelques phrases avec les Ouïghours, peuple fier au visage dur et expressif. Tout le jour, les mots que les gens m'adressent ricochent contre mes oreilles et ne trouvent pas écho en moi. Je finis par me réfugier dans mon petit monde tout en évoluant au sein d'un monde de désolation. Sitôt la ville derrière moi, le vide géographique reprend ses droits, plus durement encore que dans le Taklamakan, car ici même le sable a disparu.

Le néant s'est abattu sur la morne plaine, repoussant au loin les limites de toute présence humaine, animale et végétale. Le moral devient inconstant, monte en flèche pour redescendre aussi vite. Les pensées tournent dans ma tête sans véritable lien entre elles. Mon esprit tourne à vide. Ces heures solitaires vécues dans l'isolement absolu me dépouillent de mon énergie. Le soir arrive. Je n'ai parlé à personne de la journée.

Au 170ème kilomètre du jour, je m'écarte de la G315 et m'enfonce d'un bon kilomètre dans le vide sidéral d'une plaine sans vie. De l'autre côté de la route, les travaux de construction de la ligne de chemin de fer en direction de Kasghar progressent. Le terrain n'oppose que sa grandeur aux crocs des pelleteuses. La Chine poursuit son oeuvre de "réunification" à travers un territoire immense contenant quatre fuseaux horaires et 56 minorités. Le peuple chinois a toujours été celui des chantiers gigantesques, pharaoniques. Le bruit des machine me tient éveillé toute la nuit. Le pays est si plat que rien n'arrête les plaintes du sol retourné par des hordes d'ouvriers chinois qui oeuvrent nuit et jour. 


Progression au sein d'un paysage d'une nudité dramatique


Courte pause dans l'étrange paysage du sud du Xinjiang

La vision d'interminables lignes droites me pilonnent le moral. Face au vent, ce qui ne devait être qu'une formalité à accomplir devient tout à coup une épreuve nouvelle où je puise au plus profond de moi pour continuer à progresser.
Désespérantes perspectives de lignes droites infinies qui se noient dans l'horizon... 
Je ne dois de garder toute ma santé mentale dans cet univers de perdition qu'à quelques grammes de technologie moderne que j'ai longtemps hésiter à convoyer avec moi : un petit lecteur de musique. Il m'empêche de devenir fou. Pour tenter de m'extraire au plus vite de cette zone aride, je me réfugie dans la violence de l'effort. J'efface des distances considérables, sans repos, pédalant le plus souvent avec ma roue avant comme unique horizon et quand je relève la tête 5, 10 ou 30 minutes plus tard, rien n'a bougé autour de moi : la platitude, la désolation, les cailloux. L'expérience est puissante, me noue les tripes, sonde au plus loin dans le puits de ma volonté. L'issue de ce périple m'est inconnue mais je sais que je vis là un moment que je ne revivrai peut-être pas.

Finalement, je trouve ici ce que j'étais venu inconsciemment cherché : l'exploration d'émotions intenses. En cela c'est une chance d'être confronté au moins une fois dans la vie à l'incertitude de son sort et de vivre en prise direct avec son environnement, chose de plus en plus difficile à trouver dans nos sociétés numérisées et vouées à vivre derrière un écran où toute émotion, saveur, contact et sensation a disparu.
 
Dans ce sens, le Xinjiang m'offre là le plus beau des cadeaux.   
 

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