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Le Chant du Tibet

Luxe et poussière

8 Juin 2009, 13:43pm

Publié par Chris

- Il te faudra pousser longtemps ta bicyclette après Toksum !

La prédiction du vieil homme allait-elle se réaliser ?

Je quitte la ville par le sud. La route s'élève mètre après mètre. Je suis dans mon élément : je monte. 60 km d'un long faux plat me conduisent à 1800 mètres d'altitude dans un décor étrange, aride et boursouflé de petites dunes rugueuses et pelées. Plus loin, une interminable ligne droite me propulse dans le bassin du Tarim. Je viens de franchir la chaîne des Tian Shan. Le vent me repousse. J'avance en baissant la tête. Quand je la relève de temps à autre, rien n'a bougé. L'infinitude s'étend devant moi. L'horizontalité m'entoure. A perte de vue, ligne droite et platitude, juste cette route qui se déroule comme unique axe de vie dans le vide. Les derniers kilomètres sont harassants et les derniers hectomètres déprimants. Une ville hideuse apparaît : Kumich. Surgie d'un nuage de poussière noire, l'étape n'offre d'autre spectacle que celui de la décrépitude. Composé de garages, de restaurants veillissants et de bâtiments abandonnés, l'endroit donne la sensation d'un lieu de perdition. Je n'ai pas le choix ; le vent m'interdit de camper et la prochaine étape est à plus de 100 km. Au hasard, je pénètre dans un "hôtel". Une chinoise au petit nez retroussé mène l'établissement à la façon d'une maquerelle attachante. Ici, c'est elle qui commande. Bientôt, tout le monde me parle comme si je comprenais tout. Mais le chinois reste du chinois et je ne réponds qu'à l'aide de sourires embarrassés. Un homme vient me parler tout en crachant à ses pieds, une femme me hurle dans les oreilles en pensant que je parviendrai à mieux la comprendre ainsi, un plat contenant des morceaux fumants d'abats de cochons est agité sous mon nez. Mon estomac a des haut-le-coeur.

- Vous en voulez ?

Une odeur de charbon persistante mêlée à la fumée de cigarette envahit la réception où je tentais de noircir mon calepin. Difficile parfois de tenir son rôle d'attraction dans un pareil univers. La chambre que je partage avec deux autres chinois tient toutes ses promesses : literie douteuse, pièce enfumée, télévision allumée jusqu'à une heure du matin. Au programme : des feuilletons guerriers de série F et des publicités interminables pour des sous-vêtements féminins hyper-serrés destinés à comprimer les hanches. Objectif : affiner sa silhouette.
 
Vivement demain, même si le vent est contraire ! 


La chaîne des Tian Shan, seule herse avant de basculer vers le bassin du Tarim


Pause sur la bande d'arrêt d'urgence de la G314


Sans légende


Kumich, ville étape

Je quitte Kumich comme je l'ai abordée la veille : dans un nuage de poussière. Comme depuis le 1er jour, les éléments se mettent en place : vent, platitude et horizon fuyant. Hypnotisant. Résigné, je reprends mon rythme de croisière et pédale tête baissée. Le moral monte, descend, stagne, replonge avant de remonter en flèche tel un cheval fougueux que je ne peux maîtriser. Egaré dans l'immensité désertique, je chante à tue-tête pour ne pas devenir fou. L'étape s'étire. La fatigue et la lassitude me gagnent. Par moments, je suis presque à l'arrêt. Dix fois, vingt fois je m'exhorte à repartir. Korla est au bout d'une ligne droite de 220 km.
Je n'ai presque rien avalé depuis le matin. L'échéance de la nuit approche; je regarde impuissant le soleil s'abîmer à l'horizon et disparaître dans un halo de brume. Des usines poussièreuses replongent dans un monde de grisaille. Je comtemple mon compteur kilomètrique, seul objet de distraction et source de désespoir quand je vois chuter ma vitesse de façon vertigineuse suite à une rafale contraire. Je tiens au moral. La perspective d'atteindre une chambre où mon lit sera fait me tient lieu de récompense après des heures de lutte.

Au sommet d'une dernière et inattendue ascension, je vois enfin les lumières de la ville fendre le voile de la nuit. Je n'oublierai pas cette vision acquise après 11 heures d'efforts. J'entreprends la descente dans la nuit pénétrante et file au jugé dans les faubourgs de la ville. Deux rangées de lampadaires découvrent des rues propres et ordonnées. La ville m'invite à rester quelques jours. Je succombe.

L'immense et luxeux gratte-ciel de la ville est un hôtel 5 étoiles. Le lendemain, le hasard me fait rencontrer Ting-Ting, une des hôtesses d'accueil du Bianjo International Hotel. Après une première nuit passée dans un établissement très moyen et par goût du contraste, je me décide à une autre expérience : celle du luxe.
 
- Au 6ème étage, il y a une piscine de 20 mètres, m'annonce la charmante jeune femme, mais avant j'aimerais pratiquer mon anglais. Je propose que nous allions au restaurant. Vous êtes mon invité.

Derrière ses lumières kitsch, Korla m'offre son plus beau visage : celui de son hospitalité.

  
Ting Ting (à gauche) avec ses amis

La perspective de passer la nuit au Bianjo m'excite beaucoup. J'ai les yeux grands ouverts, interdits devant tant de luxe. Au début, je culpabilise beaucoup, puis ce sentiment s'efface et je profite enfin de chaque parcelle de douceur offerte par ce lieu incroyable. Ce soir-là, j'apprends que voyager à vélo peut être synonyme de douceur.  


Hall d'accueil du Bianjo International Hotel


Une partie (seulement) de la réception où officie Ting Ting

      

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